L'entraide dans une équipe agile

L'autre loi de la jungle, ses ingrédients et ses mécanismes appliqués à une équipe agile.

L'entraide dans une équipe agile
Sommaire

Le livre choisi pour le klub de lecture Agile Toulouse de septembre était :

L’entraide, l’autre loi de la jungle, de Pablo Servigné et Gauthier Chapelle, éditions Les liens qui Libèrent

Un livre très intéressant qui remet en question des croyances bien ancrées sur le darwinisme. Il s’agit d’une étude multidisciplinaire dont un chapitre est consacré à l’entraide dans le groupe. La lecture de ce chapitre me donne l’occasion d’examiner la place de l’entraide dans le groupe que constitue l’équipe agile.

Entraide et agilité

Le Manifeste

Le Manifeste agile commence par :

En pratiquant et en aidant les autres, nous comprenons comment mieux développer des logiciels

Cette phrase parle de l’aide aux autres. Il ne s’agit pas explicitement d’une aide mutuelle — la définition de l’entraide — mais le ton est donné.

Entraide, collaboration, coopération

Le titre du livre reprend celui de Pierre Propotkine L’entraide, un facteur de l’évolution paru il y a plus d’un siècle. Entraide est un beau mot, qui est utilisé plutôt pour le travail manuel et pas tellement pour une équipe. Dans les métiers de la connaissance, on parle plutôt de participation, collaboration et coopération.

Le terme que j’utilise pour l’équipe dans Scrum 6, c’est coopération, de préférence à collaboration. La dernière partie du livre s’appellera d’ailleurs Coopérations.

Ingrédients de l’entraide

Les auteurs présentent la sécurité, l'égalité et la confiance comme les ingrédients qui favorisent l’entraide. Ils ne sont pas au même niveau, car ils précisent que la confiance découle des deux premiers.

  • La confiance est aussi un ingrédient essentiel pour l’équipe agile. J’ai consacré la double page 52-53 à la confiance dans L’art de devenir une équipe agile.
  • La sécurité psychologique est également couramment évoquée, comme ingrédient permettant l’épanouissement de la confiance et donc de l’auto-organisation. James Shore consacre une partie importante de son nouveau livre à la safety. Personnellement je n’utilise pas trop le terme sécurité, mais c’est le but du prélude, qui constitue une partie importante de Scrum édition 6, que de placer l’équipe dans des conditions où elle se sente bien.
  • En revanche, on ne parle pas trop d’égalité, ni d’équité pour une équipe agile. On n’évoque pas les salaires des coéquipiers parce que c’est généralement une décision qui n’est pas du ressort de l’équipe. Mais l’égalité de pouvoir découle de l’auto-organisation.

Mécanismes de l’entraide

Selon les auteurs, le noyau dur de l’entraide est la réciprocité. Et en fait, la réciprocité, dans sa version positive, c’est le don et le contre-don.

C’est avec plaisir que je trouve cette référence au cycle du don. Marcel Mauss est évoqué avec la triple obligation Donner-Recevoir-Rendre et c’est Alain Caillé qui a écrit la préface du livre.

Avec Anthony et Jean-Pascal, nous avons écrit un essai (suite à une lecture — au klub — du livre d’Alain Caillé) : l’agilité, extension du domaine du don, qui montre que le cycle du don est présent dans la vie d’une équipe agile.

La réciprocité étendue

Les auteurs de l’Entraide explorent les mécanismes de groupe avec ce qu’ils appellent la réciprocité étendue, qui contient deux volets : la réciprocité indirecte et la réciprocité étendue. C’est cette dernière qui a attiré mon attention.

Extraits :

une impressionnante flopée d’expériences ont aussi montré que l’un des moyens les plus efficaces de favoriser l’entraide était la punition.

Ainsi dans une compétition entre groupes humains, ceux qui pratiquent des systèmes de punition se révèlent plus puissants, car ils coopèrent beaucoup plus.

Punition ?

Est-ce qu’on trouve des systèmes de punition dans l’agilité ?

Dans L’art de devenir une équipe agile page 130, je raconte la journée type d’un coéquipier ainsi :

Seulement trois minutes de retard, mais on ne l’a pas attendu. La mêlée est en cours. Il s’immisce discrètement dans le demi-cercle devant le tableau. Quand arrive son tour de parole, il commence par annoncer qu’il a crevé et qu’il apportera les croissants demain, ce que chacun attendait, car c’est la règle pour les retards.

Est-ce qu’il s’agit d’une punition suite à une règle (être à l’heure à la mêlée) qui n’a pas été respectée ?

Dans le Scrum 6 que j’écris actuellement, j’avais écrit — sous une forme différente — la même anecdote ; plusieurs relecteurs m’ont fait des commentaires en disant que c’était une pratique de plus en plus décriée ; un m’a même dit que c’était du punitif pas en ligne avec ses valeurs.

Menace de punition

Cela me rappelle une situation rencontrée quand j’étais prof à la fac.

Pour les projets des étudiants (appelés BE) menés avec Scrum, nous avions décidé d’une note collective : tous les étudiants d’une équipe avait la même note. Cependant cela chagrinait mes collègues de ne pas sanctionner ceux qui ne faisaient rien (disons qu’ils n’étaient pas coopératifs). Après de longues discussions, nous avions mis en place un système de cartons : carton jaune à la fin d’un sprint pour un étudiant identifié (je ne vous raconte pas comment, c’est une autre histoire) comme non coopératif, possibilité de se rattraper au prochain sprint ; au bout de trois cartons jaunes (il y avait au moins une douzaine de sprints), carton rouge ce qui entrainait une note divisée par deux par rapport à celle du groupe. Je crois me souvenir qu’il y a bien eu des cartons jaunes, mais jamais de carton rouge.

Comme le soulignent les auteurs de l’Entraide, la menace de punition suffit en général pour renforcer l’entraide.

Les auteurs tempèrent l’efficacité de la punition, qui n’est efficace que si elle est appuyée par d’autres systèmes plus positifs, comme la réputation. Il semble aussi qu’elle ne soit utile que pour des groupes dans lesquels des participants ont été éduqués dans des systèmes punitifs.

La question qui reste ouverte dans une équipe agile, c’est que faire en cas de non respect par un coéquipier d’une règle définie collectivement ?

Le rôle du Scrum Master

Que peut faire le Scrum Master si un coéquipier contrevient à une règle ?

Tout d’abord, le contexte est important. Comme le décrit bien cet article de Philonomist sur un sujet d’actualité, le respect des règles dépend du contexte culturel.

Bon, même en France, on peut considérer qu’enfreindre une règle d’équipe va à l’encontre de la coopération. Alors si on veut la renforcer, comme Pablo Servigné et Gauthier Chapelle mettent en évidence que la réciprocité renforcée par une récompense ou une punition est efficace, doit-on les utiliser pour maintenir la cohésion d’une équipe agile ? Il n’est bien sûr pas question que le Scrum Master distribue des punitions, cependant il peut relever et questionner les entorses répétées, et si nécessaire soumettre le problème à l’équipe pour trouver une solution : il est responsable du cadre, donné par Scrum et augmenté par les règles collectives.

Voir aussi