Mes traductions successives du Manifeste agile

Agile Manifesto est un texte de référence. Le traduire est un exercice auquel je me suis adonné plusieurs fois. Retour sur des nuances qui dévoilent une évolution de ma perception et du contexte.

Agile tour Bordeaux a organisé, lors de sa deuxième journée, le 5 novembre, une table ronde sur les 20 ans du Manifeste agile. La discussion a commencé par un retour sur la traduction en français de 2010, à laquelle j’avais participé. Mais j’avais déjà traduit le Manifeste avant et j’ai continué après. Cela me donne l’occasion de revenir sur mes différentes traductions, provoquées le plus souvent par une nouvelle édition ou un nouveau livre.

Le texte de 2001 en anglais

  1. Individuals and interactions over processes and tools
  2. Working software over comprehensive documentation
  3. Customer collaboration over contract negotiation
  4. Responding to change over following a plan

Pour Scrum édition 1

Mon livre est paru en février 2010, il a été écrit pendant l’été 2009. Il était évident que je mentionne le Manifeste. Je pensais conserver le texte anglais pour le présenter, mais mon éditeur m’a poussé à en faire la traduction.

Dans le premier chapitre “Scrum sous la bannière de l’agilité”, je présente donc le Manifeste, page 2, avec ma traduction :

  1. les personnes et les interactions sont plus importantes que les processus et les outils
  2. un logiciel qui fonctionne prime sur de la documentation
  3. la collaboration est plus importante que le suivi d’un contrat
  4. la réponse au changement passe avant le suivi d’un plan

J’avais pris un peu de distance par rapport au texte initial. J’avais enlevé deux mots :

  • comprehensive à propos de la doc dans la 2e ligne,
  • le client (customer) dans la 3e ligne.

Cela peut paraître surprenant, mais aujourd’hui je me dis que c’était une bonne idée de simplifier pour la doc et de ne pas utiliser client, probablement la cause de bien des dérives.

À l’occasion, j’avais aussi traduit les 12 principes.

Pour la traduction officielle lancée par l’Agile Alliance

C’est l’histoire qui a été racontée lors de la table ronde. Le résultat de la traduction est en ligne depuis septembre 2010 :

Nous découvrons comment mieux développer des logiciels par la pratique et en aidant les autres à le faire. Ces expériences nous ont amenés à valoriser :

  1. Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils
  2. Des logiciels opérationnels plus qu’une documentation exhaustive
  3. La collaboration avec les clients plus que la négociation contractuelle
  4. L’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan

Nous reconnaissons la valeur des seconds éléments, mais privilégions les premiers.

Cette traduction collective est plus proche du texte en anglais. On y trouve les lignes avant et après que je n’avais pas jugé importantes dans ma traduction de l’édition 1, ce qui m’avait permis de faire des phrases dans les quatre lignes. Je trouve que le style choisi pour mon livre y rend la lecture plus facile.

Pour les éditions 2 et 3 de mon livre Scrum

Dans ces deux éditions sorties respectivement en 2011 et 2013, je présente toujours le Manifeste dans le premier chapitre. Je fais référence à la traduction officielle en français, mais je ne la reprends pas. La version du Manifeste qu’on y trouve reprend ma traduction pour l’édition 1. On peut cependant noter quelques différences :

  • ligne 1, je dis : les personnes et leurs interactions
  • ligne 3, c’est : la collaboration avec les clients est préférable à la négociation contractuelle Pour cette ligne, j’ai été influencé par la traduction officielle, le client réapparait.

Pour le Manifeste agile des systèmes

En 2014, j’avais fait une présentation pour des personnes impliquées dans l’ingénierie des systèmes, qui m’avait amené à proposer un Manifeste pour le développement de systèmes (au lieu de logiciel) :

Pour mieux développer des systèmes, nos expériences nous ont amenés à valoriser :

  1. Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils.
  2. Des fonctionnalités montrables plus qu’une documentation exhaustive.
  3. La collaboration avec les parties-prenantes plus que la négociation contractuelle.
  4. L’adaptation au changement plus que le suivi d’un plan.

Tout en reconnaissant l’intérêt des seconds éléments, nous privilégions les premiers.

Le logiciel opérationnel y est remplacé par des fonctionnalités montrables et les clients par les parties prenantes. C’est dans la partie Principes que l’impact dû au changement de périmètre se voit le plus. Cette initiative n’a pas eu d’écho, mais elle avait le mérite de ne pas rester cantonné au logiciel.

Pour les éditions 4 et 5 de mon livre Scrum

Peu d’évolutions sur le Manifeste dans ces deux éditions publiées en 2015 et 2018, dont voilà l’extrait :

Nous privilégions les notions de gauche par rapport à celles de droite :

  1. Les gens et leurs interactions sont plus importants que les processus et les outils.
  2. Un logiciel qui fonctionne prime sur de la documentation exhaustive.
  3. La collaboration avec les clients est préférable à la négociation contractuelle.
  4. La réponse au changement passe avant le suivi d’un plan.

Pas de gros changements, si ce n’est dans la 1ère ligne : après les personnes de ma première traduction, les individus de la traduction officielle, voici les gens. J’avais d’ailleurs un chapitre sur les gens dans l’édition 4. Je n’ai jamais aimé le mot individu qui ne fait pas collectif.

Pour L’art de devenir une équipe agile

L’art de devenir une équipe agile est un livre illustré, publié en 2019. J’y ai tout de suite vu l’occasion de présenter le Manifeste différemment, de façon plus visuelle. J’ai demandé à Etienne Appert de dessiner (sketcher) en lui donnant un texte de 78 mots. J’avais beaucoup travaillé pour tenir compte de l’aspect graphique donné par le plus que dans la bulle centrale, qui m’a permis de me rapprocher de la traduction officielle.

Le Manifeste agile sketché

Le Manifeste agile

J’avais essayé d’être cohérent dans l’expression des quatre points, mais finalement j’avais abouti à une alternance de formules sans verbe et avec verbe.

Depuis, j’utilise ce dessin pour illustrer le Manifeste et c’est ce que je vais continuer à faire pour l’édition 6 de Scrum.

Vers le Manifeste agile radical

Dans les versions de mon livre Scrum, j’ajoutais :

Le Manifeste agile représentait à l’époque de sa publication une réaction radicale à la tendance dominante, pour promouvoir des processus plus légers.

Le mot radical y figure ! Le Manifeste agile était radical en 2001.

Vingt ans plus tard, il nous — nous, Agile Radical — est apparu que c’était le moment de revenir à cette radicalité et de la revoir dans la situation actuelle.

C’est ce qui a donné le Manifeste agile radical, une extension qui me permet de dépasser les quelques mots — individus, logiciel, client, s’adapter — qui me posaient problème dans les traductions.

Voir aussi